Réhabilitation du marais Martineau à Loix

A l’île de Ré, deux à quatre marais salants sont réhabilités chaque année. Le marais Martineau, à Loix, qui n’avait pas été exploité en sel depuis environ un siècle, est en train de retrouver sa vocation d’antan.

Voir un marais salant prêt à revivre, c’est vraiment bien !

Loix - Marais Martineau - 20 octobre 2016
20 octobre 2016.

Durant près de deux mois, les pelles de l’AEMA (Association des Etangs et Marais de l’île de Ré), sont intervenues sur le site. Lorsque on regarde les photos, avant-après, l’évolution est spectaculaire.

Loix - Marais Martineau - 29 août 2016
29 août 2016.

Les archives photographiques des années 1930 indiquent que ce marais n’était déjà plus salant. De même sur les photos aériennes de 1945.

Erick Martineau raconte : « C’était le marais de mon grand père Maurice, puis celui de mon père Henri. Ma mère, qui a 89 ans, ne l’a jamais vu en sel, mais elle sait que cela a été le cas. Mon père utilisait le marais comme trous à anguilles. Chaque année il vidait les trous, il se réunissait avec ses copains pour partager la pêche et faire un festin. Ils étaient très nombreux. Dans les années 1960-1970, lorsque la mode a été aux claires à huîtres, peu à peu il a transformé le grand marais en claires. Il en louait alors une partie à des ostréiculteurs de Marennes qui étaient intéressés. L’exploitation s’est terminée dans les années 1980 ».

Effectivement, Dominique, pelleteur à l’AEMA, a bien retrouvé une dizaine de trous à anguilles, un peu partout, lorsqu’il est intervenu sur le site. Et le marais porte encore beaucoup de traces de coquilles d’huîtres.

Lorsque ce marais a été délaissé, l’eau y a néanmoins toujours circulé, la mer y entrait et sortait au rythme des marées. En 2015, il a été acheté à l’amiable par le Conservatoire du Littoral.

Jean-Michel David - Saunier de l'île de Ré - septembre 2016

La gestion de son exploitation a été confiée à Jean-Michel David, pour la première fois saunier à son compte, via un bail locatif avec le Conservatoire.

Ce saunier est adhérent de la Coopérative des Sauniers de l’île de Ré. Il se dit ravi de le faire remettre en état, et de le voir retrouver sa fonction originelle.

Son marais est merveilleusement situé, à la pointe de la digue du Cul d’Ane, actuellement en réfection. Il y a fort à parier que les appareils photos crépiteront depuis le cheminement en lisière de la digue. La superficie du site est de 4,8 hectares.

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Comment procède-t-on pour réhabiliter un marais salant ?

Tout d’abord il faut définir le nombre de carreaux potentiels. A l’île de Ré, le format d’un carreau est de 25 m2 (5 m X 5 m). Pour produire convenablement, un carreau a besoin d’une surface de chauffe de six fois sa propre surface, au sein même du champ de marais. Soit 150 m2 au minimum, par carreau.

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Ensuite il faut dessiner le futur marais. La configuration est le choix du saunier, en concertation avec l’AEMA. Celui-ci va comporter 68 carreaux, qu’on appelle aires saunantes, en champ double. Soit 34 carreaux de chaque côté.

Ce marais est orienté Est-Ouest. Le champ double permet de récolter soit de la fleur, soit du gros sel, en fonction du sens du vent. Lorsqu’il soufflera fort plein Est, le marais donnera t-il pas mal de gros sel ? Et lorsqu’il soufflera Nord-Ouest ou Sud-Ouest, donnera t-il plus vraisemblablement pas mal de fleur de sel ? Cela reste à vérifier à l’usage.

Comme tout projet en marais, une validation du dossier est nécessaire en amont, car l’île de Ré est en site classé. Des visites sont préalablement organisées avec les partenaires techniques et financiers : DREAL (Direction Régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement), LPO (Ligue Protectrice des Oiseaux), Préfecture, CDC Ile de Ré, et des représentants des producteurs. La Commission Départementale des Sites statue avant de donner une autorisation spéciale de travaux. La LPO s’assure aussi de l’absence d’espèces nicheuses. En gros, six à neuf mois de procédures sont nécessaires avant de pouvoir mettre le premier coup de pelle dans le marais.

La Commission des Sites a émis un avis favorable à la remise en état du marais Martineau. Il est vrai que cet endroit est privilégié, un vrai petit paradis !

Fin août, les travaux peuvent débuter. Deux techniciens de l’AEMA interviennent, avec les lasers, pour prendre les cotes définitives, et déterminer avec précision les pentes.

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Quinze jours plus tard, le site est complètement transfiguré. Le fond est entièrement curé. La chance de ce marais, c’est d’avoir toujours été un peu en eau, alors qu’il n’était pas en activité. Il y a bien sûr du bri noir en surface, toutefois le fonds initial n’est pas trop envasé, et il est encore bien compact. Environ six à sept centimètres de vase sont à racler délicatement. Le pelleteur dépose soigneusement le bri sur les flancs pour les consolider, et configurer le chemin de roulage.

Déjà apparaissent les premières veltes, ces petits murs d’argile qui délimitent le parcours de l’eau. La circulation de l’eau et sa chauffe au soleil procèdent d’un savoir-faire ancestral.

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Avant d’arriver dans les carreaux, l’eau de mer passe dans plusieurs bassins. Le premier est le vasais, il constitue la réserve d’eau. Les 2èmes bassins sont les métières, le niveau d’eau y est de 10 à 30 cm. C’est là que commence l’évaporation. Les 3èmes bassins sont les vivres, le niveau d’eau y est de 3 à 8 cm. Puis ce sont les muants, des pièces rectangulaires où la chauffe commence à devenir importante, avec un niveau d’eau assez bas de 3 à 5 cm. Et après encore,  les nourrices sont de petits bassins, les derniers avant les aires saunantes, les zones de production de sel.

Je me suis plongée dans le livre de Pierre TardySels et sauniers d’hier et d’aujourd’hui, un ouvrage très documenté et très complet, paru en 1987 au Editions du GER. L’historien, également professeur de dessin, y montre la configuration d’un marais-type. L’illustration permet de mieux comprendre comment fonctionne un marais salant.

Illustration Pierre Tardy - Livre Sel et sauniers d'hier et d'aujourd'hui

Le 21 septembre, dans le marais Martineau, les premiers tuyaux d’alimentation en eau sont posés et les vivres sont terminées. Le saunier les a remplis d’eau de mer, de façon à contrôler que les niveaux soient adéquats. L’eau s’écoule doucement dans les muants et dans les nourrices que le pelleteur est en train d’édifier. A toutes les phases du chantier, le contrôle des niveaux se fait par laser, mais aussi in vivo, en faisant rentrer un peu d’eau.

Pour débuter sa future exploitation, Jean-Michel David a demandé que son marais comporte une longueur de nourrice pour quatre carreaux. A terme, et au fur et à mesure, le marais évoluera peut-être.

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Les 3 et 5 octobre, il est étonnant de constater que le bri mou, posé sur les berges, s’est déjà éclaté en carrelets, au milieu desquels la salicorne pointe son nez. Il y a aussi plein de coquilles vides de coques, preuve que ce marais a du vécu. 

Une grande partie des carreaux est achevée. Ça avance à la vitesse de l’éclair ! Pour que la circulation de l’eau se fasse correctement, du point le plus haut vers le point le plus bas, le marais est en pente. A l’oeil nu, elle ne se voit pas. Et pourtant, elle est d’un centimètre tous les dix mètres…

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Faire le tour du marais, le 10 octobre, permet de mieux appréhender ce qu’il sera l’été prochain. Les tuyaux d’entrée d’eau sont posés. Au fond, à la pointe de la digue de Loix, une sorte de zone tampon est prête. Le trop plein d’eau éventuel pourra s’y déverser, le saunier l’évacuera au fur et à mesure vers le chenal, lequel se déverse dans la Fosse de Loix. Ce coin est aussi magnifique avec les vieux moellons, vestiges d’autrefois.

Durant un mois et demi, les pelleteurs ont poursuivi le travail de gros oeuvre, de dégrossi. Mais l’huile de coude du saunier est indispensable. Il doit lui-même soigneusement agencer les veltes et les petites berges de chaque carreau. Tout doit être net, façonné un peu en biais, en prévision des futures récoltes de sel.

Mis bout à bout, cela représente une sacrée longueur à reprendre ! Le saunier prévoit plusieurs mois pour peaufiner son marais, de façon à être à pied d’oeuvre en avril 2017.

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Le 17 octobre, les pelles de l’AEMA vont bientôt sortir du marais. Deux écourts, de chaque côté, ont été creusés, et des petits tuyaux installés. Leur fonction : le trop plein d’eau des carreaux peut écouler par là, pour ensuite descendre vers la zone tampon du fond.

Par rapport au marais ostréicole des années 50, ce nouveau marais est plus large, afin de faciliter les manipulations des longs outils du saunier, depuis le chemin roulant. La bosse, le cheminement en haut du marais, est un peu plus étroite qu’auparavant.

Son voisin de marais, Guy Leprince, président de la Coopérative de sel, vient régulièrement voir Jean-Michel David, le soutenir, parler avec lui, échanger des conseils. Un saunier n’est jamais totalement isolé, même si la solitude fait partie intégrante de ce métier.

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Vendredi 20 octobre, l’avenir appartient au saunier, les années diront si ce marais est productif. Avec sa boguette, il tasse le bri. Il en a pour un bon et long moment à apprivoiser ce vaste espace. Oh, les coquilles d’huîtres remontent à la surface, il y en a partout ! L’été prochain, le sol risque de gratter quelque peu sous les pieds.

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Déjà les oiseaux se sont donnés le mot, ça piaille à tout va : un petit nouveau est arrivé dans le coin ! Le monde volatile devrait dire merci au saunier, car dans les métières de petits îlots ont été créés afin qu’ils y posent leurs délicates papattes.

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La réhabilitation d’un tel marais salant bénéficie de 80 % de subventions au titre du développement des activités primaires, dont 45 % via la Communauté de Communes et 35 % via le Conseil Départemental. 20 % restent à la charge du saunier.

Voici un résumé, en vidéo, des étapes de réhabilitation d’un marais salant :

Ce marais était plutôt propre. Peu de vieux résidus de plastiques et de bois ont été trouvés. Souvent, lors de la réhabilitation d’un marais, il arrive que les pelleteurs se transforment en archéologues, en découvrant de gros tuyaux en bois creux, tels que les Anciens les utilisaient pour faire circuler l’eau. Là, ce n’est pas le cas.

Il reste encore quelques traces de l’ancienne l’activité ostréicole : dégorgeoirs et pieux… Des vestiges qui racontent le passé de ce marais.

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La vieille cabane, près des dégorgeoirs, est de guingois et plutôt abîmée. Quel sera son avenir ? Sera-t-elle rasée ? Une nouvelle cabane, plus proche des carreaux du nouveau marais, devrait être installée, en conformité avec la réglementation en vigueur. Aujourd’hui, construire une cabane sur un marais, passe par un dossier d’autorisation.

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Restaurer un marais n’arrive donc pas tous les jours. Ce sont soit des nouveaux sauniers qui s’installent ou soit des sauniers déjà en place qui saisissent l’opportunité de gérer d’autres marais, de façon à agrandir leur exploitation.

Le 6 octobre, l’île de Ré a reçu la visite d’élus, de sauniers et du personnel technique de la Communauté de Commune de l’île d’Oléron. Dans leur île, beaucoup d’anciennes salines ont été converties pour l’ostréiculture. Ils ne sont actuellement que sept sauniers, alors que le potentiel exploitable est de 40 marais. « Outre le développement économique de l’agriculture durable qui est notre but, les marais font aussi office de tampon et de prévention en cas de submersion. Nous reconquérons notre territoire avec toute son histoire. Nous sommes désireux d’apprendre et d’observer ce qui se fait dans l’île de Ré » a souligné Pascal Massicot, président de la CDC d’Oléron. Patrice Raffarin,vice-président de la Communauté de l’île de Ré, et Sylvie Dubois, responsable Environnement à la CDC ont été présents à toutes les étapes de cette journée d’échanges inter îles. L’île de Ré compte 95 sauniers, 65 adhérents à la Coopérative et une trentaine d’indépendants.

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L’AEMA les a piloté toute la journée, en tant que spécialiste des travaux en marais, depuis 43 ans. Pierrick François, Directeur Adjoint de l’AEMA commente : « En dehors de l’île de Ré, nous sommes déjà intervenus à quatre reprises à Oléron, depuis 2011, pour réhabiliter des marais abandonnés. Voir un marais produire ses premiers cristaux de sel est toujours une émotion ».Voiture AEMA - 13 septembre 2016

 

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