Le(s) câble(s) du pont de l’île de Ré

Etrange simultanéité. Le pont de l’île de Ré a 30 ans cette année, et c’est pile le moment où un de ses câbles de précontrainte rompt !

Histoire de nous rappeler que nous habitons bien une île, et qu’un unique câble peut perturber les échanges entre le continent et notre territoire insulaire.

Pont de l'île de Ré - 25 septembre 2018
25 septembre 2018.

Jeudi 13 septembre, un câble s’est révélé cassé. C’est au cours d’une visite que les services techniques ont constaté qu’il était à terre. Il mesure 440 mètres de long. Apparemment aucun signe avant-coureur n’avait été décelé, alors que les inspections dans les entrailles du pont sont régulières.

Pont de l'île de Ré - Câble rompu - 14 septembre 2018
Crédit photo : ©DÉPARTEMENT-CHARENTE-MARITIME-2018

 

Du coup, je me suis replongée dans les chapitres techniques du livre de David Canard, “ 30 Ans du Pont de l’île de Ré ”, paru au printemps dernier, pour comprendre ce qu’était un câble de précontrainte.

A la page 26, David écrit :  “ L’objectif de la précontrainte est de soumettre du béton à des contraintes permanentes de pression pour compenser les futures forces de traction. Pour cela on ajoute des câbles à l’intérieur du béton et parfois à l’extérieur. Le matériau est alors utilisé au mieux de ses possibilités. Pour notre exemple de pont, on matérialise des blocs de béton, les voussoirs, qui, assemblés les uns aux autres, formeront une poutre.

On imagine devoir déplacer une rangée de livres : on serre les livres pour les bouger, c’est une pression de précontrainte. Sans effectuer ce geste, les livres tombent.

Pour réaliser cet effort, qualifié de précontrainte, les blocs sont percés d’un trou. On utilise ensuite un câble, formé de torons (ensemble de fils), qui traverse la poutre, de bout en bout, dans le sens de l’effort à exercer. La mise en tension s’effectue en prenant appui sur les blocs des extrémités ; et le câble, une fois tendu, est maintenu par une plaque d’ancrage. La poutre est désormais en état de compression, elle forme un bloc mono-rigide. 

On utilise des câbles composés de fils d’acier dur, à haute résistance. Les câbles sont placés dans des gaines. Ainsi ils sont protégés du futur bétonnage et libres pour leur tension ultérieure. Les câbles sont positionnés dans le coffrage de bétonnage, suivant le tracé prévu par les ingénieurs. Après le bétonnage, le câble est mis en tension à l’aide d’un vérin, puis injecté de ciment. Ainsi enrobé, il est protégé de la corrosion et ne peut plus se relâcher… On retrouve dans les archives du pont des kilomètres d’opérations mathématiques, incompréhensibles pour un néophyte : les efforts de précontrainte…”.

Personnellement, j’ai récemment eu l’occasion de voir de près un exemple de bout de tête d’ancrage d’un câble du pont de l’île de Ré.  Son diamètre est d’une quinzaine de cm. Ah ! voilà donc à quoi ressemble l’extrémité de celui qui a rompu.

Dès que le problème a été détecté, le Département, en charge de la gestion et de l’entretien du pont, a adressé des communiqués de presse aux media pour expliquer la situation.

Le 13 septembre, une première information est donnée : “ Le pont de l’île de Ré est composé de six sections indépendantes entre elles, dont la stabilité est assurée par des câbles en acier, dits de précontrainte, qui ont pour rôle de comprimer le béton et d’optimiser la résistance au poids des véhicules.

Lors de la visite de contrôle du pont (la précédente ayant eu lieu le 10 juillet dernier) il a été constaté la rupture d’un des douze câbles de précontrainte sur une des six sections. Une inspection visuelle effectuée ce jour par les services techniques du Département n’a détecté aucune anomalie sur les onze autres câbles. Cette rupture n’est pas susceptible d’affecter la stabilité du pont, toutefois une inspection quotidienne des câbles sera mise en place dès demain, vendredi 14 septembre. 

Par ailleurs, le pont de Ré, jusqu’à remplacement du câble rompu, est interdit à compter de ce soir, à la circulation des convois exceptionnels > 40 tonnes.

Le câble rompu sera remplacé dans les meilleurs délais. Les onze autres câbles seront auscultés et mis sous surveillance à l’aide de capteurs acoustiques ”. 

Toujours dans le livre de David Canard, à la page 44, on peut lire : “ Les voussoirs, sont reliés entre eux par les câbles de précontrainte…  Les câbles de précontrainte sont ensuite installés à l’intérieur des voussoirs… On dénombre 3 050 points d’ancrage pour les 1 600 tonnes de câbles de précontrainte ”. 

Pont de l'île de Ré - 20 septembre 2018 - Photo JB
20 septembre 2018 – Photo JB

Et à la page 27, Michel Virlogeux, ingénieur du pont, répond à une question de l’auteur ? : “ Quelle est l’innovation technique du pont de l’île de Ré ? Incontestablement la mise en place de la précontrainte extérieure… C’est le résultat de la construction de ponts qui présentaient des fissures car ils manquaient de précontrainte. Le béton ne pouvant être retouché, nous avions positionné les câbles de précontrainte à l’extérieur. Avec plusieurs ingénieurs, nous avons mis en place cette technique dès le départ du chantier. Le pont de l’île de Ré est ainsi la première application en France de la précontrainte extérieure à une si grande échelle ”.

Dans le livre, un croquis montre bien où passent ces câbles.

Pont de l'île de Ré - Shéma câbles - Livre D. Canard
Source : 30 ans du pont de l’île de Ré – D. Canard.

 

 Vendredi 14 septembre, nouveau communiqué : “ Le Département a contacté les entreprises de travaux publics, spécialisées dans les câbles de précontrainte, qui étudient dès à présent les conditions de remplacement du câble défectueux ”. 

Dans la nuit du lundi 17 au mardi 18 septembre, le pont a reçu la visite des experts pour analyser le problème. “ Le plus haut de niveau de technicité en matière de ponts et chaussées ” a souligné Lionel Quillet, 1er vice-président du Conseil départemental et président de la Communauté de Communes de l’île de Ré lors d’une conférence de presse le 17 septembre.

En l’occurrence, les experts sont ceux du CEREMA (Centre d’études et d’Expertise sur les Risques, l’Environnement, la Mobilité et l’Aménagement), établissement public placé sous la double tutelle du ministère de la Transition écologique et solidaire et du ministère de la Cohésion des Territoires…). Et ceux de l’IFSTTAR (Institut Français des Sciences et Technologies des Transports, de l’Aménagement des Réseaux).

Mercredi 19 septembre, un nouveau communiqué explique : “ La visite d’inspection menée par les services spécialisés du réseau scientifique et technique de l’Etat avec les services du Département a confirmé le bien-fondé des mesures prises sur le pont de Ré. Il n’est donc pas envisagé d’accroître les mesures de restriction de circulation. Les services du Département continueront à effectuer une visite quotidienne de l’ouvrage. 

Pour faciliter l’accès des transports de marchandise à l’île de Ré, la restriction de tonnage ne prendra désormais plus en compte que le nombre d’essieux des véhicules. 

Les prochains travaux de contrôle et de remplacement du câble seront effectués de nuit, avec une limitation de tonnage pour les transports de marchandises à 3,5 tonnes et avec une circulation alternée. 

Rappel des restrictions en cours : 

  • La vitesse de l’ensemble des véhicules est limitée à 50 km/h.
  • La circulation des véhicules affectés au transport de marchandises dont le PTAC (Poids Total Autorisé en Charge) est supérieur à 32 tonnes, et des ensembles routiers affectés au transport de marchandises dont le PTRA (Poids Total Roulant Autorisé) est supérieur à 38 tonnes comportant plus de 4 essieux, est interdite.
  • Tout arrêt de véhicule est interdit sur la section n° 2 du pont (panneau sur site). Je n’ai pas pu prendre de photo étant au volant. Mais vous pouvez, en passant sur le pont, en partant de l’île de Ré, apercevoir des témoins de couleur orange, sur la deuxième section, qui matérialisent l’endroit où le problème est survenu.
  • Une inter-distance de 200 m doit être respectée sur l’ensemble du pont entre les véhicules dont le PTAC est supérieur à 3,5 tonnes.

Un premier arrêté relatif à la circulation a été signé le 14 septembre. Puis un deuxième arrêté a été signé le 19 septembre par Michel Doublet, vice-président du Conseil départemental, pour compléter les décisions.

Mercredi 25 septembre, les informations se précisent, suite à une autre intervention menée au sein du pont, dans la nuit du lundi 24 au mardi 25 septembre. Pour la première fois, le mot corrosion est évoqué.

Le communiqué indique : “ La visite du Pont de Ré avait deux objectifs :

  1. Retirer la tête d’ancrage du câble défaillant afin de poursuivre la recherche des causes de sa corrosion.
  2. Présenter aux entreprises susceptibles de réaliser les travaux (sécurisation du chantier, remplacement du câble, dispositif de suivi des autres câbles), le chantier in-situ et les contraintes techniques d’intervention dans le viaduc.

Lors du retrait de la tête d’ancrage au point de rupture du câble (à environ 40 cm de celle-ci) nous avons constaté  à cet endroit la présence de mousse de polyuréthane au lieu du coulis de ciment normalement injecté.  

INFOS TECHNIQUES : Un câble de précontrainte comme celui qui a rompu est fabriqué sur place à partir de torons de fils d’acier introduits dans une gaine polyéthylène. Après sa mise sous tension à 400 tonnes, un coulis de ciment est injecté sous pression afin de combler tous les vides d’air et assurer la protection contre la corrosion.

Une concentration d’humidité s’est ainsi produite à ce point, provoquant une lente corrosion de l’acier jusqu’à sa rupture. La présence inhabituelle de cette mousse de polyuréthane n’est constatée ni à proximité de la deuxième tête d’ancrage, ni à aucun point visible du câble corrompu. Tous les autres câbles du pont seront vérifiés.

Les entreprises présentes lundi soir ont toutes confirmé être en capacité de remplacer le câble ainsi que d’installer un dispositif de suivi des autres câbles. Du fait de la complexité technique de ces opérations, elles ont indiqué qu’un mois de préparation leur était nécessaire avant de remettre leurs propositions techniques et démarrer les travaux. La durée du chantier de replacement du câble est ensuite évaluée à environ un mois ”.

Maintenant que le diagnostic est posé, les solutions vont être trouvées pour la fabrication d’un nouveau câble et son remplacement. Ce qui signifie qu’il faudra au moins deux mois pour qu’un nouveau câble soit installé. Si ce n’est plus…. Mais soyons positifs, le sujet a été rapidement pris en mains, ça ne traîne pas.

En parallèle, des capteurs acoustiques ont été posés sur les autres câbles, afin de détecter la présence d’un grésillement anormal, ça ne s’entend pas à l’oreille, et qui pourrait pronostiquer une éventuelle autre rupture.

Les restrictions de circulation sont toujours valides. “ Elles sont mises en place pour surtout éviter les vibrations. Mais il n’y a pas de risque ” précise Lionel Quillet.

Ainsi, lorsque les services du Département doivent oeuvrer dans le pont, de façon sécurisée, la circulation est alternée, même dans la journée. Ce qui provoque quelques embouteillages, jamais très longs jusqu’à présent. Mais nous n’avons pas le choix, nous devons prendre notre mal en patience.Pont de l'île de Ré - 20 septembre - Photo JB

Et puis toute l’économie de l’île de Ré est obligée de s’adapter à la situation. Un seul un câble vous manque et tout est bousculé…

 

Pont de l'île de Ré - 20 septembre 2018
20 septembre 2018.

Il en est de l’approvisionnement des commerces, en particulier celui des grandes surfaces alimentaires, qui s’effectue maintenant avec des camions plus petits qu’habituellement.

De même pour les camions de nos déchets qui partent vers le continent. Décidemment ! Il y a un an, les élus de l’île de Ré avaient déjà eu à résoudre le problème du centre de transfert, détruit par un incendie.

Le casse-tête se pose également pour l’acheminement des grosses pierres, des palplanches et des engins destinés au chantier tout juste lancé de la reconstruction de la digue de Rivedoux. Fort heureusement, les entreprises sur le terrain ont commencé le terrassement, et ils ont déjà fort à faire. Le chantier n’est, pour le moment, pas stoppé. Mais comment la suite va t-elle être solutionnée ?  A suivre donc.

Problématique aussi le chantier de reconstruction de la salle de spectacles La Maline, à La Couarde. Une grue devait être livrée mi-septembre.  Monter cette grue nécessitait une autre grue qui pèse 48 tonnes. Il est possible d’acheminer la “ petite ” grue en pièces détachées, mais pas la grande. Ah, voilà encore une difficile équation à résoudre ! Le montage de la grue devait commencer hier, 1er octobre. Cela n’a pas été possible. C’est vraiment ennuyeux, le chantier va sans doute prendre du retard…

La Couarde - Démoition La Maline - 1er octobre 2018
1er octobre 2018.

L’entretien du pont n’est pas financé par l’impôt. Le coût de la réparation du câble va être pris sur le budget départemental du pont, qui résulte de l’encaissement des passages. Dans ce budget figure une ligne intitulée “ Redevance pour services rendus ”. Cette sorte cagnotte permet justement non seulement de subvenir à l’entretien du pont, mais aussi aux aléas tels que ceux actuellement rencontrés.

On peut aussi se demander si le pont fait l’objet d’une assurance ? Non. Ni les ouvrages d’art ni les routes ne sont assurés, alors que les bâtiments le sont.

Pont de l'île de Ré - 20 septembre 2018
20 septembre 2018.

Avant la construction du pont les débats ont fait rage entre les pro-ponts et les anti-ponts. Le combat n’est plus, aujourd’hui l’ouvrage est là.

Notre pont est rempli de câbles et de tuyaux qui facilitent le quotidien de l’île : eau, électricité, téléphone, internet. Il est un “ cordon ombilical avec le continent ”, écrit David Canard. C’est très vrai.

En tout cas, cette rupture de câble fait poser des questions. Sur les réseaux sociaux, il y en a qui s’en donnent à coeur joie, se transformant en ingénieurs du moment, sachant ce qu’il convient de faire, et donnant même des conseils. La critique est facile, mais l’art est difficile !

Une piste a été évoquée par des élus au dernier conseil communautaire du 26 septembre : la remise en état de l’embarcadère de Rivedoux. Pourrait-il constituer un plan B en cas de défaillance du pont ? Ne serait-ce que pour l’acheminement des provisions des Rétais ou des matériaux de chantier, comme c’est le cas aujourd’hui. Mais cela est un autre débat.

Pont de l'île de Ré - Traffic -Source Livre D. Canard
Source : 30 ans du pont de l’île de Ré – D. Canard.

 

2 réflexions au sujet de « Le(s) câble(s) du pont de l’île de Ré »

  1. Notre pont à « pété un cable » , du coup on apprend plein de choses techniques qu’on avait pas vraiment intégré .. merci Maryline
    attention au 50 km /h … 90 euros et un point si vous dépassez un tout petit peu …

    1. bonjour Rosine, tu as raison il faut lever le pied sur le pont, je me suis surprise à dépasser le 50 km/h. Nous n’avons pas encore pris l’habitude de cette vitesse. Quant aux éléments techniques, merci au livre de David Canard. Lorsque je l’avais lu en mai, je trouvais qu’il comportait beaucoup d’infos techniques, mais je n’avais pas percuté plus que cela sur ces histoires de câble. Maintenant oui ! amitiés maryline

Laisser un commentaire